Là où il me fallait dix heures de travail, cinq suffisaient à Bernard et une seule à Paul mais l’impression en profondeur était meilleure aux abrutis et Paul n’avait pas compris qu’il ne suffisait
pas de comprendre…
Le soir, après les écuries, la décompression nous emmenait à manger une andouillette-frites-bière chez un traiteur du quartier de l’Opéra et les jours de fête une tête de mouton dans la rue aux
putes à Marseille et même à aller voir un streep tease de la Perle de l’Orient chez Omar (à le voir deux fois puisque c’était la même chandelle qui revenait au bout de deux heures).
C’était des moments exceptionnels où nous avons joué aux dames sur les carreaux de chez Tata avec des verres de Pastis et le résultat chez des jeunes étudiants non aguerris a été plus que
déplorable puisque Bernard a essayé de vomir à travers la vitre fermée de la voiture. Cela a été une période des plus réglée et stable de ma vie.
Je rêve encore que je prépare ou passe l’internat.
Bernard, le troisième larron était un jeune homme extrêmement policé, fils d’un haut fonctionnaire des impôts et d’une bourgeoise phocéenne. Propre et tiré à quatre épingles, c’était le plus
cynique des trois. Son rêve était de devenir prof à la Fac et je pense qu’il aurait dû l’être par ses capacités intellectuelles et des talents didactiques. C’était bien sûr la tête pensante du
groupe puisque le seul à avoir de l’ordre. Il ne s’en est pas rendu compte, mais c’est lui qui nous a cimentés, c’était la référence, le dernier à parler.
Je ne me souviens pas que nous nous soyons disputé au cours de ces deux ans et demi de préparation, si ce n’est au Monopoly.
Bernard travaillait, moi je m’acharnais et nous traînions Paul. Nous avons eu de grands moments de bonheur, par exemple la correction de l’écurie est annulée puisque l’interne opère, Bernard s’est
dégoté une petite amie dont il faut faire le tour pour l’embrasser sur les joues,Bernard a cassé avec sa copine, il lui a dit sur le palier : « merci pour tout ».
Nous suivions nos chefs d’écurie d’hosto en hosto en fonction de leurs choix semestriels. Le plus marquant a été Salvator en chirurgie expérimentale. Nous travaillions la nuit dans une atmosphère
pestilentielle peuplée d’aboiements agoniques.
Nous avons épuisé une cohorte de chefs d’écurie :
- «Lui,était trop gentil,
- celui-là, trop mou,
- celui-ci,trop « je-m'en-foutiste »
- celui-là disparaissait au moindre souffle.
Pour finir par se fixer définitivement sur deux tortionnaires (lis ta question) comme cela ne suffisait pas, par autoflagellation, nous avons créé une troisième écurie de biologie pour «
souffrir rien que tous les trois ensemble ».
Chaque fois que l’on rentrait le soir, je regardais, attiré comme un papillon de nuit, si le bloc opératoire de la Clinique était allumé. Moi aussi je remontais la rivière jusqu’à l’épuisement
(avec de la motivation, un peintre en bâtiment médiocre peut faire n’importe quoi).
Il était rare que nous allions au cinéma, Paul nous traînait voir des films décollés et abscons qui le faisait hurler de rire. Il avait une petite Simca 1 000 bridée à son insu. Malgré ce, nous
prenions ma Coccinelle, car Paul conduisait comme il pensait et c’était très dangereux. Alors que moi j’étais plus fort que le champion du monde.
La famille JAYNE, communistes invétérés, faisait partie de nos supporters et pendant quelque temps on a réussi à ce que Paul soit le petit ami de F. une parente à eux.
Au mariage de Jeanne (je m’en souviens très bien, j’étais assis dans le bac à glace pour calmer une crise), des « santés » furent portées en fin de soirée. Quand ils ont été à cours d’idée, Paul et
moi avons crié (pour de rire) « à Staline » et tous ont repris… Je ris encore de cette niche de galopins, mais c’est pour dire que « l’oncle » il l’aimait toujours malgré tout.
Deux ans et demi de ce régime écurie-travail-écurie-travail. Fallait-il vraiment avoir envie d’être interne pour brûler ainsi de si belles années . Mon père (« PÂPÂÂÂÂÂ ») m’avait dit : « tu
travailles quelques années après quand tu es chirurgien, toute ta vie tu es tranquille », on dirait maintenant « tu déroules ».
Chaque fois que je débouche les chiottes ou que je fais une corvée ou qu’on me brime à l’hôpital avec l’informatique, la rentabilité et les Commissions je me le rappelle. Je me dis « j’aurais dû
travailler, mon père me l’avait dit ». Humour que seul je peux goûter. Quand on franchit le pont aux ânes, l’herbe qu’on trouve n’est pas plus grasse et voire moins bonne de l’autre coté . j’ai
secrètement honte d’être si fier d’être ancien interne et chirurgien.
Quand le personnel de l’hôpital trouve injuste qu’un Chef de Service ait sa place de parking à son nom, j’opine hypocritement, après avoir tout fait et tout souffert pour l’avoir, la place de mon
père !
J’ai mérité d’avoir le train électrique familial et les Testu, livres d’anatomie de mon père, que je suis allé exiger de mon frère aîné qui n’était qu’ancien externe et que dermatologue, livres que
je n’ai jamais ouverts, qui décorent, sous la poussière, ma bibliothèque de patron. Comme quoi la bêtise peut être structurante.
J’avais installé le train électrique et nous le faisions circuler jusqu’au déraillement qu’on organisait soigneusement. C’était le train familial, celui dont mon père avait rêvé, enfant, et qu’il
avait offert aux siens en l’agrémentant à chaque anniversaire et réussite. Le train était passé de frère en frère, comme j’étais le dernier des six (le caganis), j’ai hérité des quatre valises…
Je me souviens d’en avoir sucé les rails tout petit pour en goûter les 24 volt , ça sentait le court-circuit l’insouciance, l’enfance.
Paul m’avait vendu sa cousine pour un paquet de Gauloises, mais honnêtement elle ne les valait pas ; il l’avait ensuite, pour le même prix,vendue à Bernard qui n’avait pas de même apprécié ses
incisives de future prof d’Anglais.
Nous vivions dans un monde minuscule, la guerre mondiale aurait pu éclater sans qu’on le sache.
Je notais scrupuleusement dans mon agenda le temps de travail accompli, sur quoi à la minute près.
Si je prenais un café, je me pénalisais de 5 minutes. Je calculais mes heures de travail, les additionnais par semaine et tenais un graphique de tout.
Quand je voulais un café, je tirais un coup de révolver à amorces et soit ma mère, soit Gilou m’apportaient la précieuse drogue, l’atmosphère de mon bureau était irrespirable, un nuage de fumée à
piquer les yeux flottait et le seul ménage que je tolérais était la vidange d’énormes cendriers qui débordaient.
J’avais vissé sur une caisse en bois un siège de voiture pour pouvoir passer des heures et des heures à ânonner les questions sans avoir mal au dos.
Ma mère, le concours passé, ne pouvait plus dormir : la mélopée de mes prières nocturnes lui manquait.
Comment ma compagne a pu supporter tout ça reste encore une grande interrogation pour moi. Peut-être, c’est parce qu’elle me connaissait depuis toujours ou simplement par amour. Il faudrait que je
lui demande. Elle passait ses examens pour devenir architecte dans un double stress : le sien et le mien. Ceci doit expliquer qu’elle était maigre comme un coucou à cette époque là.
Paul avait la manie de créer des recettes ou de concocter des breuvages « spécial moucherons » (ginger alle/ kvas) qui bullaient dans des jarres qu’il fallait sucrer régulièrement. Il a inventé le
jus d’ail : boisson cristalline que seul Bernard a eu le courage de goûter, car même son créateur s’en était méfié.
Paul avait aussi le don de la cuisine et c’est celui-là qu’il a le plus développé plus tard. Je crois que c’est parce qu’il s’agit d’un art tourné vers la consolation ou la substitution .
Nous choisissions des postes d’externes à l’hôpital en fonction du fait qu’on pouvait ne pas ou peu y aller. En neuroradiologie, le patron ne m’a vu que deux fois en six mois, le temps que je lui
rappelle que ma mère se souvenait parfaitement des bringues qu’il avait faites avant-guerre, avec elle et mon père. J’ai eu 19/20 à ce choix.
En chirurgie, Paul, Bernard et moi étions de fait la même personne. Une seule y allait, qui protégeait les autres.
Je payais des étudiants pour qu’ils prennent mes gardes, ce qui me permettait de travailler plus le concours.
Nous vivions à l’envers.
VALPRE
Paul est un ignorant. Valpré, bien avant-guerre, avait l’eau à la pile. Elle provenait du canal, était stockée dans une citerne, puis, pompée dans une cloche à compression qui tintinnabulait
régulièrement. Il est vrai qu’en fonction de la température, des petites bêtes, soient grises soit roses, flottaient dans la baignoire, mais il ne s’agissait nullement de crevettes ! A la rigueur
on pourrait pu dire de petites écrevisses, des poux d’eau douce, des mange-merde quoi.
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