Jeudi 31 janvier 2008 4 31 /01 /Jan /2008 17:02
Novgorod



Comme j’avais décidé définitivement et irrémédiablement de devenir chirurgien, j’ai voulu assister à une intervention chirurgicale.
J’obtins l’autorisation par l’intermédiaire de mon frère dermatologue qui avait préparé l’internat avec l’opérateur : il s’agissait d’un gros porc arménien, vulgaire et aigri, d’une laideur gargouillesque.
« Viens petit, alors tu es le fils de la maison ».
Une femme anesthésiée était crucifiée en position gynécologique ; déjà le spectacle m’avait ébranlé.
« Mets-toi derrière moi » me dis le monstre en bavette.
Il fourragea avec une grosse pince à griffe dans le pauvre vagin et d’un coup sec retourna le tout à l’extérieur en doigt de gant, pendant que je m’écroulais sous ses quolibets.
« Ces jeunes, c’est vraiment plus rien maintenant ».
J’appris, mais bien plus tard, qu’on appelait ça un prolapsus génital.
Cela ne m’a pas empêché de devenir aide opératoire et infirmier zélé de ce bloc l’année suivante.

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Un jour, nous décidâmes d’apprendre à faire des intraveineuses.
Nous allâmes à la Clinique que mon père avait fait construire dans le jardin.
Comme j’étais l’enfant de la maison et que tout le personnel m’avait vu naître, il ne fut pas difficile de trouver une infirmière qui nous prêta la panoplie ad-oc.
Courageusement, c’est Paul qui devait en premier s’exercer sur moi, puis moi sur lui.
Hélas, la salope nous avait confié des trocarts monstrueux qui ne devaient servir qu’à piquer des flacons. Aussi, Paul ne réussissait pas à passer ma pôôvre peau du pli du coude (pourtant bien fine et tendre).
J’ai tenu fièrement quelques minutes puis nous avons déguerpi. Ce n’est que dans l’ascenseur que je me suis évanoui

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NOVGOROD



Les exécutions en correction d’écurie étaient de règle.
Le malheureux poulain qui lisait sa question savait qu’il n’en réchapperait pas.
La correction se faisait après la lecture par tous les étudiants réunis (l’un après l’autre) ; le coup de grâce était donné par le chef d’écurie, l’interne, l’officier qui commandait le peloton.
Ces exécutions tournantes, loin de nous solidariser, nous rendaient hargneux et mesquins, au point que l’interne se devait souvent de défendre la copie du condamné.
Nous la méritions cette appellation de « poulain ». Nous avons bien été préparés à cette course d’ânes.
Oui, ce fut une période heureuse de ma vie où je n’ai pensé à rien et où j’ai contracté un dégoût profond pour la lecture qui m’a duré au moins 5 ans.
L’effort produit a été tellement considérable que j’en garde encore une profonde aversion pour les articles traitant de médecine. Le populaire dirait que « j’en ai fait une indigestion ». Je me souviens quand même des pétards à retardement que j’allumais sous le bureau de Paul , des revues pornos que je glissais dans son lit pour l’entendre crier : « stupre ! Stupre ! », et des vacances prises avec Queneau ou Céline qu’il me faisait découvrir.

Comment mes proches ont pu supporter un tel comportement antivie reste une énigme pour moi. Peut-être ont-ils partagé le même rêve, celui que les illuminés communiquent à leurs envoûtés ? Nous étions des moines dont le gourou était le chef d’écurie et je comprends maintenant la profonde tristesse de mes frères qui ont échoué au concours.

Voilà pourquoi j’ai dissuadé mes enfants de faire médecine : pas uniquement pour prendre le contre-pied de mon père, mais pour espérer qu’un jour ils ne soient pas vraiment malheureux.

30 01 08


Par paultouron
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Mercredi 23 janvier 2008 3 23 /01 /Jan /2008 19:02
 
 
 
 
Là où il me fallait dix heures de travail, cinq suffisaient à Bernard et une seule à Paul mais l’impression en profondeur était meilleure aux abrutis et Paul n’avait pas compris qu’il ne suffisait pas de comprendre…
Le soir, après les écuries, la décompression nous emmenait à manger une andouillette-frites-bière chez un traiteur du quartier de l’Opéra et les jours de fête une tête de mouton dans la rue aux putes à Marseille et même à aller voir un streep tease de la Perle de l’Orient chez Omar (à le voir deux fois puisque c’était la même chandelle qui revenait au bout de deux heures).
C’était des moments exceptionnels où nous avons joué aux dames sur les carreaux de chez Tata avec des verres de Pastis et le résultat chez des jeunes étudiants non aguerris a été plus que déplorable puisque Bernard a essayé de vomir à travers la vitre fermée de la voiture. Cela a été une période des plus réglée et stable de ma vie.
Je rêve encore que je prépare ou passe l’internat.
 Bernard, le troisième larron était un jeune homme extrêmement policé, fils d’un haut fonctionnaire des impôts et d’une bourgeoise phocéenne. Propre et tiré à quatre épingles, c’était le plus cynique des trois. Son rêve était de devenir prof à la Fac et je pense qu’il aurait dû l’être par ses capacités intellectuelles et des talents didactiques. C’était bien sûr la tête pensante du groupe puisque le seul à avoir de l’ordre. Il ne s’en est pas rendu compte, mais c’est lui qui nous a cimentés, c’était la référence, le dernier à parler.
Je ne me souviens pas que nous nous soyons disputé au cours de ces deux ans et demi de préparation, si ce n’est au Monopoly.
Bernard travaillait, moi je m’acharnais et nous traînions Paul. Nous avons eu de grands moments de bonheur, par exemple la correction de l’écurie est annulée puisque l’interne opère, Bernard s’est dégoté une petite amie dont il faut faire le tour pour l’embrasser sur les joues,Bernard a cassé avec sa copine, il lui a dit sur le palier : « merci pour tout ».
 
Nous suivions nos chefs d’écurie d’hosto en hosto en fonction de leurs choix semestriels. Le plus marquant a été Salvator en chirurgie expérimentale. Nous travaillions la nuit dans une atmosphère pestilentielle peuplée d’aboiements agoniques.
Nous avons épuisé une cohorte de chefs d’écurie :
-         «Lui,était trop gentil,
-         celui-là, trop mou,
-         celui-ci,trop « je-m'en-foutiste »
-         celui-là disparaissait au moindre souffle.
Pour finir par se fixer définitivement sur deux tortionnaires (lis ta question)  comme cela ne suffisait pas, par autoflagellation, nous avons créé une troisième écurie de biologie pour « souffrir rien que tous les trois ensemble ».
 
Chaque fois que l’on rentrait le soir, je regardais, attiré comme un papillon de nuit, si le bloc opératoire de la Clinique était allumé. Moi aussi je remontais la rivière jusqu’à l’épuisement (avec de la motivation, un peintre en bâtiment médiocre peut faire n’importe quoi).
Il était rare que nous allions au cinéma, Paul nous traînait voir des films décollés et abscons qui le faisait hurler de rire. Il avait une petite Simca 1 000 bridée à son insu. Malgré ce, nous prenions ma Coccinelle, car Paul conduisait comme il pensait et c’était très dangereux. Alors que moi j’étais plus fort que le champion du monde.
 La famille JAYNE, communistes invétérés, faisait partie de nos supporters et pendant quelque temps on a réussi à ce que Paul soit le petit ami de F. une parente à eux.
Au mariage de Jeanne (je m’en souviens très bien, j’étais assis dans le bac à glace pour calmer une crise), des « santés » furent portées en fin de soirée. Quand ils ont été à cours d’idée, Paul et moi avons crié (pour de rire) « à Staline » et tous ont repris… Je ris encore de cette niche de galopins, mais c’est pour dire que « l’oncle » il l’aimait toujours malgré tout.
 
Deux ans et demi de ce régime écurie-travail-écurie-travail. Fallait-il vraiment avoir envie d’être interne pour brûler ainsi de si belles années . Mon père (« PÂPÂÂÂÂÂ ») m’avait dit : « tu travailles quelques années  après quand tu es chirurgien, toute ta vie tu es tranquille », on dirait maintenant « tu déroules ».
Chaque fois que je débouche les chiottes ou que je fais une corvée ou qu’on me brime à l’hôpital avec l’informatique, la rentabilité et les Commissions je me le rappelle. Je me dis « j’aurais dû travailler, mon père me l’avait dit ». Humour que seul je peux goûter. Quand on franchit le pont aux ânes, l’herbe qu’on trouve n’est pas plus grasse et voire moins bonne de l’autre coté . j’ai secrètement honte d’être si fier d’être ancien interne et chirurgien.
Quand le personnel de l’hôpital trouve injuste qu’un Chef de Service ait sa place de parking à son nom, j’opine hypocritement, après avoir tout fait et tout souffert pour l’avoir, la place de mon père !
J’ai mérité d’avoir le train électrique familial et les Testu, livres d’anatomie de mon père, que je suis allé exiger de mon frère aîné qui n’était qu’ancien externe et que dermatologue, livres que je n’ai jamais ouverts, qui décorent, sous la poussière, ma bibliothèque de patron. Comme quoi la bêtise peut être structurante.
J’avais installé le train électrique et nous le faisions circuler jusqu’au déraillement qu’on organisait soigneusement. C’était le train familial, celui dont mon père avait rêvé, enfant, et qu’il avait offert aux siens en l’agrémentant à chaque anniversaire et réussite. Le train était passé de frère en frère, comme j’étais le dernier des six (le caganis), j’ai hérité des quatre valises…
Je me souviens d’en avoir sucé les rails tout petit pour en goûter les 24 volt , ça sentait le court-circuit l’insouciance, l’enfance.
 
Paul m’avait vendu sa cousine pour un paquet de Gauloises, mais honnêtement elle ne les valait pas ; il l’avait ensuite, pour le même prix,vendue à Bernard qui n’avait pas de même apprécié ses incisives de future prof d’Anglais.
 
Nous vivions dans un monde minuscule, la guerre mondiale aurait pu éclater sans qu’on le sache.
Je notais scrupuleusement dans mon agenda le temps de travail accompli, sur quoi à la minute près.
Si je prenais un café, je me pénalisais de 5 minutes. Je calculais mes heures de travail, les additionnais par semaine et tenais un graphique de tout.
Quand je voulais un café, je tirais un coup de révolver à amorces et soit ma mère, soit Gilou m’apportaient la précieuse drogue, l’atmosphère de mon bureau était irrespirable, un nuage de fumée à piquer les yeux flottait et le seul ménage que je tolérais était la vidange d’énormes cendriers qui débordaient.
J’avais vissé sur une caisse en bois un siège de voiture pour pouvoir passer des heures et des heures à ânonner les questions sans avoir mal au dos.
Ma mère, le concours passé, ne pouvait plus dormir : la mélopée de mes prières nocturnes lui manquait.
Comment ma compagne a pu supporter tout ça reste encore une grande interrogation pour moi. Peut-être, c’est parce qu’elle me connaissait depuis toujours ou simplement par amour. Il faudrait que je lui demande. Elle passait ses examens pour devenir architecte dans un double stress : le sien et le mien. Ceci doit expliquer qu’elle était maigre comme un coucou à cette époque là.
Paul avait la manie de créer des recettes ou de concocter des breuvages « spécial moucherons » (ginger alle/ kvas) qui bullaient dans des jarres qu’il fallait sucrer régulièrement. Il a inventé le jus d’ail : boisson cristalline que seul Bernard a eu le courage de goûter, car même son créateur s’en était méfié.
Paul avait aussi le don de la cuisine et c’est celui-là qu’il a le plus développé plus tard. Je crois que c’est parce qu’il s’agit d’un art tourné vers la consolation ou la substitution .
Nous choisissions des postes d’externes à l’hôpital en fonction du fait qu’on pouvait ne pas ou peu y aller. En neuroradiologie, le patron ne m’a vu que deux fois en six mois, le temps que je lui rappelle que ma mère se souvenait parfaitement des bringues qu’il avait faites avant-guerre, avec elle et mon père. J’ai eu 19/20 à ce choix.
En chirurgie, Paul, Bernard et moi étions de fait la même personne. Une seule y allait, qui protégeait les autres.
Je payais des étudiants pour qu’ils prennent mes gardes, ce qui me permettait de travailler plus le concours.
Nous vivions à l’envers.
 
 
 
VALPRE
 
Paul est un ignorant. Valpré, bien avant-guerre, avait l’eau à la pile. Elle provenait du canal, était stockée dans une citerne, puis, pompée dans une cloche à compression qui tintinnabulait régulièrement. Il est vrai qu’en fonction de la température, des petites bêtes, soient grises soit roses, flottaient dans la baignoire, mais il ne s’agissait nullement de crevettes ! A la rigueur on pourrait pu dire de petites écrevisses, des poux d’eau douce, des mange-merde quoi.

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Par paultouron - Publié dans : novgorod
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Vendredi 18 janvier 2008 5 18 /01 /Jan /2008 16:57
 
VALPRE avait aussi un côté magique : c’était la maison du Bon Dieu. Elle avait accueilli, à la belle époque, les réfugiés communistes espagnols que mon père abrita, puis s’était convertie en refuge pour « Olvidados ».
J.P. mon ami du CM2 devenu lampiste à la mine de Gardanne y a vécu trois à quatre ans avec sa petite amie.
Paul venait y faire des cures de liberté de quelques jours à quelques semaines.
Eric, un affreux jojo de 10 ans, mon neveu néanmoins, venait y chercher l’affection d’une grand-mère faute de présence parentale. Eric a souvent joué le rôle de souffre-douleur volontaire : si Paul lui expliquait ce qu’il devait faire à son pire ennemi avec des allumettes, Eric se précipitait pour vérifier sur lui-même si le procédé était efficace : oui à n’en pas douter de par ses hurlements.
Si tout le monde venait vérifier que Rosemonde mettait bien des éponges sous ses genoux quand Jean-Pierre la prenait en levrette dans la baignoire, Eric lui était chassé ipso facto.
De même si nous « espinchions » par le fenestron nos petites amies qui bronzaient nues sur la terrasse, Eric n’était pas admis à se rincer l’œil.
À table, Jean-Pierre était chargé de lui donner des tartes à la commande.
- « Peux-tu le gifler s’il te plaît »
- « Voilà » vlan
-    « Merci Jean-Pierre »
-    C’était toujours mérité. Il faut dire qu’il était déjà chiant au possible.
Seuls comptaient le concours, le Monopoly et la musique.
Paul avait décidé que Mozart n’était qu’un petit pédé et c’est bien plus tard qu’il changea d’avis pour se rendre compte que c’était Beethoven qui, de plus, était vulgaire.
 
J’ai rencontré Paul en cours dans le grand amphi. Il était devant moi et chahutait avec son voisin Bernard comme des petits du CM1 (je te prends ton stylo, j’écris sur ta feuille, etc. …
Paul avait une belle barbe, était beau, mais ne le savait pas.
Il était rêveur,distrait, mais toujours décidé, péremptoire, dogmatique, intransigeant avec une pointe de versatilité assurée.
Il a, petit à petit, amoindri l’emprise que le fantôme de mon père avait sur moi. Chaque fois que je l’évoquais ou l’invoquais il s’exclamait : » Pâpââââ ! ». La première fois je l’aurais tué, trente ans après, aujourd’hui, je crois en être guéri, c’est lui qui en est malade.
 
J’ai longtemps pensé que Paul était un génie flemmard. J’ai souvent suivi scrupuleusement ses avis sans le lui dire. Il ressemblait à ces dieux grecs décorés de fleurs dans les cheveux qui se vautraient dans des bassins remplis de naïades. Lui c’était dans sa baignoire sabot où comme Marat il recevait ses amis.
Il vivait chez sa tante, une vieille fille pied-noir  qui ressemblait à une Mauresque. Elle était devenue la Tata de notre petite équipe, nous nourrissait, nous abritait, écoutait nos cancans à sa plus grande joie.
 
Paul dessinait bien et avait des velléités de sculpture, mais peut-être pas le déclic pour mettre en œuvre. Je lui ai dégoté de l’argile, du plomb et de l’étain. J’adorais faire le régisseur, l’arpette. Je participais ainsi à la création dont j’étais incapable (c’est français ça ?), préparant le feu sous la boîte de conserve qui nous servait de fonderie.
Nous créâmes ainsi la tête de Pompidou, deux doigts de l’artiste, un poing, une grosse bite. Je ne connaissais rien au déroulement technique (pâte à modeler, plâtre, fonte) et le côté bricolage me plaisait bien.
 
Paul avait le tour de main et des idées. J’ai toujours été persuadé qu’il s’est gaspillé à faire médecine. Je suis un de ses premiers admirateurs, son premier collectionneur, le conservateur de son seul musée. J’ai même volé à son insu des papiers qu’il jetait à la poubelle .
 Chaque fois qu’il était malheureux, c’est-à-dire souvent et longtemps, j’étais désolé qu’il s’arrêtât alors de peindre et de sculpter.
 Paul avait des difficultés à trouver des copines. Je crois que c’était lié à sa flemme et à une sorte de timidité : il devait se croire laid. Il avait ramené une belle Allemande blonde aux gros seins à Val Pré qu’il avait dégotée, il me semble, dans un camp de nudistes à la Agde que fréquentaient son père et sa mère (gaucho MLAC et compagnie )
Elle n’a fait qu’une apparition. Nous avons toujours essayé de lui fourguer nos copines qui en étaient souvent éprises. Mais ce n’était pas facile.
 
L’internat, petit à petit, était devenu notre seule raison de vivre. Tout était rythmé par nos écuries de médecine et de chirurgie. Les examens, la famille, les loisirs étaient devenus secondaires. Nous étions à Val pré comme sur un grand bateau dont la croisière devait se terminer a l’internat, notre Utopia où nous pourrions nous pavaner avec la petite veste blanche que seuls les internes avaient le droit d’arborer.
Ma mère et ma compagne Gilou étaient de même devenues obsessionnelles du concours. Nous en rêvions la nuit. Je me réveillais en sanglotant et Bernard rêvait qu’il devait traiter : « la moutarde me monte au nez « (signes diagnostic traitement )
Les écuries, qui au début, étaient de véritables tortures, devinrent, petit à petit des soirées de jouissance pour masochistes

Par paultouron - Publié dans : novgorod
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Vendredi 28 décembre 2007 5 28 /12 /Déc /2007 04:46
Val-pré depuis la mort de mon père tombait en ruine.

Cette grande demeure qui jouxtait le canal d’Aubagne faisait partie des « châteaux de ma mère » chers a Pagnol .

Tout y allait à veau l’eau, les chiens chiaient partout, ma mère, dans une indifférence totale, végétait dans des fauteuils effondres et sales devant sa télé dont elle écoutait même le sifflement nocturne.

La crasse s’accumulait partout ainsi que des objets, meubles, bibelots incongrus jetés au hasard.

Ce qui avait été une maison de maître et quel maître :raide, bourgeois jusqu'à l’os, tatillon, était devenu rapidement un T 16 pour junkies en squat.

Seule, une respectable poussière nappait le salon, intact comme a l’ouverture du tombeau de Toutankhamon, là, dans le fauteuil qui trônait sous une statue grecque, mon père était mort en écoutent le trio opus 100 de Schubert.

Je vivais dans la maison de mon enfance, en devenir comme une chenille, je préparais ma chrysalide.

J’accumulais le courage, la rage et les questions d’internats que je volais sous l’¦il malicieux et complice des médecins que je connaissais.

Dans la chambre où mon grand père Gaston est mort      (L'année où je suis né, mon grand-père est mort et la colline a pris feu. Pendant toute mon enfance, on m'a dit : "Tu vois, un malheur n'arrive jamais seul "  Je me souviens de ma chambre d'enfants, on me disait : "ici, est mort Gaston". Les platanes, la nuit, par les persiennes, éclairés, formaient des ombres mouvantes et monstrueuses sur les murs, et, je rêvais de ce grand-père que je n'ai pas connu.)   je bâtissait une bibliothèque avec des planches a bancher et des quérons.

Montaigne en aurait été stupéfait.

Paul Hervé ( PH ), confident de mes projets, m’avait offert les chemises qui devaient contenir les questions, il les avait lui même distinguées et classées à cause que  j’étais aussi bordélique que ma mère.

Mes amis, Paul et Bernard, étaient dans le sillage, seul comptait l’horizon, une île, celle ou je ne me noierai plus .

Je n’ai pas nagé tout seul, Gilou, qui s’appellera Lalou plus tard
Ma tenu la tête hors de l’eau.
Par paultouron - Publié dans : novgorod
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Vendredi 28 décembre 2007 5 28 /12 /Déc /2007 03:22

Moi, ce concours, je le préparai depuis le onze juillet 1967.

Ce jour là, j’avais décidé de devenir mon père qui venait de mourir.

Alors, les jérémiades de cette faignasse de Paul ...

Mon père disait en substance : «  si tu ne deviens pas chirurgien, tu es un pauvre type » , ceci a réussi à rendre malheureux toute leur vie mes frères qui n’ont été que dermatologue ou vague médecin et surtout, surtout qui n’on pas eu ce fameux concours, ce graal, ce yoyo mythique : l’Internat.

Quant on en parlait à table, enfant,  je croyais qu’il y avait des chevaux dans ces fameuses écurie , mais il ne s’agissait que de poulains.

Moi le cancre, le débile léger, le bon a rien de la famille, j’allais prouver au monde entier, à l’univers et plus, que j’étais l’Elu, Dieu : le Chirurgien.

Tout , alors, allais me servir de support. Je n’avais qu’un but. Je n’ais pas passé le  bac ni fais médecine mais chirurgie.

Pour cela, je remercie mon père d’être mort pour mes 17 ans .

A la fac et en famille, j’affichais une dégaine je-m’en-foutiste-guaucho
qui travaillait soit disant la nuit : gandoura, barbe, cheveux long et tong, pour mieux cacher, comme un infâme criminel, une ambition démesurée, celle de devenir son père.

L’histoire dira que j’ai réussi au delà.
Par paultouron - Publié dans : novgorod
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Vendredi 14 décembre 2007 5 14 /12 /Déc /2007 10:26

Je fis donc comme François : j’achetais des étagères et les chemises en carton pour mettre dedans.

 J’optais pour la même classification : PM pour pathologie médicale, suivi du numéro de chapitre et d’une lettre propre à la question d’internat elle-même. Puis PC pour pathologie chirurgicale, A pour anatomie, et cætera .

Restait à remplir les chemises en carton. Nous partîmes donc à la recherche d’une photocopieuse d’occasion. On finit par en trouver une abordable. C’était un monstre antédiluvien qui nous parut alors un monument de modernité : beaucoup plus grande qu’une table de nuit, elle utilisait des rouleaux de papier spécial. Il fallait placer le document à photocopier dans une chemise en plastique transparent puis on l’introduisait dans une fente où elle était happée. Commençait alors un vacarme digne des temps modernes, de cliquetis, de roulements, de claquement de soufflerie, de massicot, avec des éclairs intenses. Enfin au bout de dix secondes ressortaient, avec un peu de chance, d’un côté le document pas trop froissé ni brûlé, et de l’autre sa photocopie, grisâtre et brûlante, souvent lisible. Nous en étions enchantés, subjugués. Qu’un tel engin nous appartînt nous emplissait d’orgueil, nous n’osions en parler de peur d’attirer les jalousies. Nous ne passions jamais à côté de la machine sans un geste tendre que nous tempérions par pudeur d’un sourire ironique de connivence.

Qu’allions nous en faire ? C’était un objet encombrant, gênant même, mais nous aurions été jaloux qu’un seul de nous la gardât toujours chez lui. Il fut ainsi décidé d’alterner la garde de l’enfant. Un mois chacun.

C’est Bernard qui commença.

En grande cérémonie, on installa l’enfant chez lui en lui faisant mille recommandations inutiles qu’il n’écouta d’ailleurs pas.

Restait à se mettre en quête d’une écurie. François, encore lui, avait entendu parler d’un interne en chirurgie de l’hôpital Nord qui aurait peut être des places dans son groupe. L’hôpital Nord était au diable. Il fallait traverser toute la ville et prendre l’autoroute toujours encombrée qui y menait. Nous ne connaissions personne d’autre, et n’avions donc pas le choix. Rendez vous pris, François n’était pas disponible à ce moment, Bernard et moi sommes allés au charbon.

Nous tombons sur une espèce de play-boy arrogant qui nous reçut vautré sur un fauteuil, les santiags sur le bureau. Il s’            appelait Estienne.

Oui, il avait de la place, on pouvait venir Mardi soir à huit heures.

_On est quatre, hasarda Bernard. J’ai tendance à occulter ce connard de Jean Pierre, dont l’utilité principale était d’avoir payé le quart de la photocopieuse. Il faisait partie du groupe, et nous partagions avec lui les dossiers d’internat et les frais inhérents.  

_Je vous vois deux, vous venez tous les deux ! Dit Estienne calmeent. Il nous fit, par son ton comprendre que l’entretien était terminé.

Bernard était ravi d’avoir trouvé une écurie, personnellement, je me disais que j’étais de plus en plus captif de l’engrenage. Bien sûr nous étions emmerdés pour François qui nous avait donné le tuyau et que nous laissions en plan. Il fut sublime. Pas un mot de reproche, il est vrai qu’il ne pouvait rien nous reprocher, il baissa la tête, courba un peu plus son dos déjà voûté et prit l’air de celui qui allait trouver une solution.

De fait, le surlendemain, il nous annonça que tout était arrangé, sans nous donner plus de détail, en nous faisant même comprendre qu’il ne nous en donnerait pas. Des années plus tard, après la fin de nos études, il cracha le morceau. Il était allé voir un des chirurgiens de la clinique à côté de chez lui, également médecin du service de l’interne. Il le flatta scandaleusement en lui disant « si c’est vous qui le lui demandez, il ne pourra pas refuser ». Le fin mot de l’histoire, François lui-même ne l’apprit que bien après la fin de son internat de la bouche d’Estienne : la place de François avait été vendue contre une hystérectomie …

Le Mardi arriva. Nous avions travaillé le programme donné par Estienne, François d’arrache pied, Bernard sérieusement, et moi … je n’allais pas sprinter dès le début alors que l’exament était dans deux ans ! Mettons que j’avais lu très attentivement les documents dont nous disposions …

La peur de l’inconnu au ventre, nous entassons dans la minuscule Fiat de Bernard et filons vers l’hôpital nord.

Nous étions en tout un dizaine d’impétrants, les autres déjà un peu aguerris connaissaient le principe de l’écurie, nous pas du tout. Estienne nous fait asseoir dans la salle de réunion du service de chirurgie, nous donne deux sujets à traiter et nous quitte :

_Je vais manger, je reviens à dix heures.

Les autres étudiants, plus loquaces nous expliquent que nous devons nous mettre dans les conditions du concours : trente minutes de réflexion, une heure de rédaction. Pour l’anatomie, pas de schéma puisque la copie sera lue au correcteur qui ne la verra pas.

Avec application, nous nous mettons tous au travail.

Estienne revient à l’heure dite, avec un sourire ironique qui semble dire : vous êtes des merdeux minables et je vais vous le démontrer.

Il se vautre dans son fauteuil et, ce qui parait une habitude, met ses bottes sur la table.

Il désigne un des anciens :

_lis ta question…

_j’ai pas trop eu le temps de …

_lis ta question !

_Non, mais je…

_LIS TA QUESTION !

Le mec s’exécute. Laborieusement, il lit sa copie qui est bien au dessus du niveau des nôtres. Le plan est structuré, la rédaction est riche, il semble avoir bien traité son sujet.

 

Par paultouron - Publié dans : nijni
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Vendredi 14 décembre 2007 5 14 /12 /Déc /2007 04:33
Selon brigitte cheyroux <brigitte.cheyroux@hotmail.fr>:

>
> Est ce que tu as reçu le mail que j'ai envoyé à 17h28 ( par là...) ? Sinon je
> ne comprends pas, et sans doute que toi non plus !
>
> La fin de l'histoire du casque m'a beaucoup fait rire mais je n'aurais pas dû
> lire ton mail dans la salle d'attente de la gynéco, les autres patientes
> m'ont regardée birarrement !
>
> Je vais me coucher et essayer de ne pas penser à toi...
> _________________________________________________________________
>_________________________________________________________________________
En effet je ne comprends pas grand chose, et pourtant j'ai ton mail de 17h33. Je
dois être beaucoup con ou alors c'est le régime sans gluten et sans lait que je
suis depuis une semaine (par force) qui me rend mal comprenant.
Comment as tu fait pour lire mon mail dans la salle d'attente ? Je n'avais pas
la notion que tu avais un ordi portable ?
Bon, c'est pas grave, je vais sucer des allumettes au phosphore et faire des
mots croisés pour devenir intelligent, et je relirai tous tes messages.
J'ai beaucoup de temps à occuper parce que très peu de patients. Ce doit être
une période de jours néfastes et les gens évitent de sortir de chez eux. Comme
le vendredi 13 chez nous. La cosmogonie vietnamienne est complexe, un peu trop
pour la compréhension des occidentaux. Il y a d'une part le cycle lunaire qui
est prédominant et détermine des séries de jours bénéfiques ou non. Ce srait simple s’il n’y avait aussi les jours un peu maléfiques et les jours beaucoup maléfiques. Des jours
"masculins" où il est bon par exemple de manger du chien, et alors les étalages en sont
pleins. On trouve des clébards laqués, farcis, entiers, coupés en long ou en
tranches, la tête bien en évidence, avec les dents apparentes ou bien posée à
côté du corps, en saucisses, en brochette et même en laisse tenus par les
clients de la boucherie. Par contre, les autres jours, les étals sont vides,
boutiques fermées, pas de chien aujourd'hui, ça ferait du mal. Mauvais pour la
digestion ? Non, pour le karma...
Il y a ensuite l'horoscope "chinois" où le signe dépend de l'année de naissance
et détermine le caractère et le destin. 2007 est l'année du cochon, mais pas
n'importe quel cochon, le cochon d'or qui ne revient que tous les 70 ans, et se
trouve être très bénéfique pour les garçons. Aussi a-t-on vu le nombre de
naissances se multiplier cette année et il y eu tant de femmes enceintes qu'il a
fallu en jeter !
L'année chinoise commence avec la fête du Têt. Rien à voir avec notre Saint Sylvestre :pendant une semaine, dans ce pays qui ne connait ni Dimanche ni férié, tout est fermé, même les restaurants et les cafés et on assiste au grand exode des citadins qui rentrent dans leur famille. Pas la peine d'essayer de travailler cette semaine là : Hanoi est vide, et l'hôpital aussi est fermé n'assurant que les urgences.
Il s'agit d'une année lunaire, le têt ne revenant pas à date fixe, comme notre Pâques, mais l'année comporte 365 jours comme la notre, et pas comme l'année lunaire des musulmans. Cette datation, qui se retrouve en petit sur les calendriers, n'est utilisée qu'à des fins de superstition (ou religion, comme on veut) le monde réel,celui des affaires, de l'administration, ne connait lui que le calendrier Julien, c'est à dire le notre (le normal).Tellement normal que SEPTembre est le 9è mois, OCTobre le 10è etc.
La religion ici est le bouddhisme, mais heureusement que Siddharta Gautama est tolérant et compréhensif, sinon le malheureux se retournerait dans son Nirvana !
On assiste à un bougli-bougla complexe et inextricable de bouddhisme à la sauce vietnamienne, avec des représentations de bouddha dans tous ses états : maigre, gras, hilare et serein, jeune, squelettique, c’est tout juste s’il n’y est pas représenté en colère ou même brutal et cruel. Il y a aussi les anciennes divinités du panthéon polythéiste : les génies qui sont maintenant gardiens du temple . Il sont représentés sous forme de statues polychromes de deux mètres de haut, traitées hyperréaliste : cheveux et poils collés, vêtement rajoutés.  Le gentil génie qui accueille les bons et les récompense. Il a une bonne tête joviale et donne envie d’aller boire un coup avec lui. Le méchant génie lui est grimaçant, les sourcils froncés et les dents apparentes sur un rictus affreux. Méchant certes mais juste puisque sont rôle est de punir, uniquement les mauvais. Il y a aussi dans les temples des représentations des seigneurs fondateurs et de leur famille, des moines anciens qui sont eux aussi honorés à l’égal de nos saints. Partout des vasques pleines de sable où sont plantées, cierges asiatiques, des baguettes d’encens en train de se consumer. Il est souhaitable que les baguettes d’encens soient en nombre impair pour éviter de porter malheur. De même on évitera de planter ses baguettes à manger dans son bol de riz pour ne pas évoquer le rituel des baguettes d’encens plantées dans l’urne de sable.
Un peu partout des vastes plateaux contenant des offrandes : fruits, gâteaux, sucreries, billets de banque. A l’entrée des temples, des changeurs monnayent vos gros billets en minuscules coupures _il n’y a qu’à cette occasion que j’ai vu des billets de cent Dongs (1€= 20 000 Dongs) qui ne peuvent servir qu’à ça _ pour pouvoir multiplier les offrandes sans se ruiner. Toujours dans les temples on vent des certificats de don, en ayant acheté un j’ai pris une sérieuse option sur ma prochaine réincarnation.
Le tableau serait incomplet sans le culte rendu aux ancêtres :
Dans chaque maison, de la villa à l’humble cahute de paysan, dans chaque boutique, du boui-boui au luxueux magasin de produits de luxe occidentaux, partout, on trouve un autel des ancêtres. Parfois élaboré et garni de statuettes voyantes, parfois complètement dépouillé, à en être réduit à un papier de bonbon collé sur un carton, cet Autel est omniprésent. On rend hommage à ses prédécesseurs, sans aller au-delà de la cinquième génération qu’on suppose avoir eu le temps de se réincarner.
L’enterrement aussi mérite quelques mots. On porte le défunt en terre au accents d’un tumulte plus que d’une fanfare : tambours assourdissants, cuivres, pétards. L’emplacement de cet enterrement est choisi en fonction de critères précis mais de moi inconnus. Le corps est placé dans un cercueil aux allures de restaurant chinois : bois polychrome essentiellement doré et laqué de rouge, plein de pompons et de colifichets.
Mais ce n’est pas dernière demeure ! Trois ans plus tard, on ressort le tout, on gratte les os qu’on remet dans un cercueil de pierre plus petit et on enterre une bonne fois pour toutes le défunt à son emplacement définitif. Là aussi il y en a de meilleurs que d’autres. Au nord est d’ Hanoi, une ville dont le sous sol doit être particulièrement sain (saint ?) est très appréciée des morts qui s’y bousculent, tout un chacun désirant y passer l’éternité. Les champs, les jardins, les bas côtés des chemins grouillent de tombes, tout est investi par les morts qui semblent apprécier ce climat.
Le culte des anciens est partout apparent, il est des boutiques qui ne vendent que des objets mortuaires. En particulier des offrandes pour les morts : des objets en plastique, pitoyables imitations d’objets de luxe : bijoux, lingots d’or, montres de luxe, tellement mal fichus que nos enfants n’en voudraient pas pour se déguiser. Surtout de faux billets de la banque des enfers, avec des coupures (pourquoi se priver) de centaines de milliers de dollards. Ces billets sont offerts aux morts en les faisant brûler le soir, souvent sur trottoir.
Tout ceci ne représente certainement que la partie émergée de l’iceberg, la seule qui puisse être perçue par mes yeux occidentaux chaussées de lunettes teintées de positivisme et taillées dans des blocs de cartésiannisme.
Une fois de plus, je me suis laissé aller à mon bavardage au lieu de parler de toi qui es le seul sujet digne qu’on s’y attarde. Je suis indécrottable, combien de temps vas-tu le supporter ?

Par paultouron - Publié dans : vietnam
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Jeudi 13 décembre 2007 4 13 /12 /Déc /2007 17:06

Et j’étais sûr que tout allait continuer comme ça pendant quatre ans. Un peu de travail pour passer des examens faciles, des stages à l’hôpital le matin, un peu de présence à des cours intéressants l’après midi, quatre mois de vacances d’ été, et après on verrait bien.

Je pensais qu’il suffisait de laisser François s’exciter tout seul sur son internat suffisamment longtemps pour qu’il s’en lasse, et finisse par se concentrer sur les sujets importants : les filles, les soirées entre copains et la rigolade. Comme si François, le cancre laborieux pouvait se concentrer longtemps sur quoique ce soit qui ne me concernât pas !

La partie de monopoly s’étant prolongée, on se leva tard. Il faisait déjà chaud, les mouches agaçantes tournoyaient et se posaient un peu partout, interdisant de poursuivre la grasse matinée.

François s’obstinant sur son sujet préféré, je décidai de m’éloigner de cette atmosphère concours et retournais à Marseille voir Tata qui devait se demander ce que je devenais. Mais la maison de François, seul lieu agréable et joyeux à ma disposition me manqua bien vite et j’y retournais au bout de peu de jours.

Il commençait à m’inquiéter : pendant mon absence, cet abruti avait préparé un énorme paquet de chemises en carton, classées en six couleurs et marquées de signes kabbalistiques : PM 1A, PC 4F, B15 …. Sans que je le lui demande, et d’ailleurs je m’en gardais bien, il me les montra fièrement, et m’expliqua le classement : il s’agissait du programme du concours, divisé en chapitres et sous chapitres. Chaque chemise devant contenir les documents à étudier.

La politesse m’obligeait à témoigner un minimum d’intérêt, François était si fier de lui !

-Et ces documents ?... demandais-je en regardant par la fenêtre le soleil qui jouait entre les branches d’un arbre

-On les trouve dans les revues médicales !

Et de me montrer, à l’intérieur des chemises, des pages découpées. Environ un quart des chemises contenaient déjà des documents. François s’était déjà bien occupé. Chercher ces articles, les découper de la revue, les classer, cela représentait des heures de travail.

Je lui fis remarquer qu’il en manquait quand même beaucoup, mais il avait réponse à tout. Il avait étudié le sujet à fond, était vraiment motivé, déterminé même.

-Il suffit de s’abonner aux bonnes revues _et de m’en citer plusieurs, où avait-il pêché ces renseignements ?_ chacun s’abonnera à 2 ou 3 et on échangera les questions

-Les questions ?

-C’est comme ça qu’on appelle les documents relatifs au programme d’internat

J’appris par la suite que cette dénomination variait avec la géographie, les lyonnais par exemple les appelaient des tuyaux.

-Il va falloir les recopier ?

-Non, on va acheter une photocopieuse

Où était-il allé trouver une idée aussi saugrenue. Au début des années 70, une photocopieuse constituait un véritable signe extérieur de richesse. Seules les entreprises dynamiques, modernes et prospères  en possédaient une et la couvaient comme un bien précieux.  Rappelons nous qu’à cette époque proto-électronique, une montre constituait un achat réfléchi, une calculette de poche quatre fonctions un étalage de luxe pour snobinard, un appareil photo un bien précieux à préserver des convoitises. Alors pensez, une photocopieuse pour des étudiants en médecine nécessiteux ! Pourquoi pas un voilier ou une décapotable anglaise ?

Une fois de plus, il avait tout prévu. Il s’était renseigné sur du matériel d’occasion. A quatre, le prix restait important, mais l’achat devenait envisageable. Il connaissait le prix du papier, de l’encre, il m’épatait mais surtout m’inquiétait. S’il était allé si loin, ce n’était pas pour renâcler ni reculer. Il irait jusqu’au bout, et allait m’entraîner avec lui.

Bernard, arrivé entre-temps, écoutait, amusé mais déterminé lui aussi. Il n’était pas inquiet, ces folies lui paraissaient raisonnables ! Il plaisantait, demandait si la photocopieuse faisait le café, si c’était bien pour séduire les filles …

-Mais surtout, continuait François, pris par son sujet, il faudra bien photocopier les cours de la fac

-Pourquoi ?

-Parce qu’on aura plus le temps d’ aller en cours si on veut travailler l’internat

Je ne savais plus si je devais me réjouir d’échapper aux cours ou si je devais paniquer et m’enfuir devant un travail tel qu’il allait occuper toutes mes après midi

-A ce sujet poursuivait François, comme si ça allait de soi, il va falloir choisir des stages hospitaliers bidons. On ne peut pas passer nos matinées à l’hosto, on aura pas le temps.

Parce qu’on allait aussi y passer nos matinées ?! Mais ça tournait à la monomanie son histoire, ça devenait ridicule, il fallait le soigner. Quand à moi, le terme seul d’ « internat » me donnait maintenant mal au ventre. Il évoquait tout et rien. Je tentais en vain de me représenter la masse de travail mais manquais de références, ça faisait beaucoup… à peu près. Et ça ne représentait rien, je ne comprenais pas comment il faudrait faire, quel serait le code à respecter, à quoi ça servirait, qui il faudrait fréquenter, ce qu’il faudrait dire… J’étais dépassé, submergé d’information que je n’avais pas demandées, que je ne digérais pas. J’étais un bouchon sur les flots, j’abandonnais toute volonté, toute velléité de compréhension. Je m’en remettais aux deux autres des trois années à venir, et je ne le sus que bien plus tard des vingt suivantes.

Je l’ai souvent répété par la suite : « j’ai eu de mauvaises fréquentations »

Comme le petit loubard se laisse entraîner par des grandes gueules dans un coup qui le dépasse et se retrouve assassin sans savoir pourquoi ni comment. Il fait partie d’une bande, il admire le chef, il est pas méchant, il veut pas d’emmerdes mais surtout il veut rester dans la bande. Si les autres font des choses qui ne lui conviennent pas, il se forcera pour faire comme eux, jusqu’au jour où il ira trop loin.

C’est exactement ça qui était en train de se passer pour moi. J’avais acquis l’amitié de François et Bernard, et je voyais mal comment ²faire sans . J’avais trop souffert de solitude pendant ma première année de fac. Je me rappelais, et je me rappelle encore, avec dégoût les dimanches passés à rêvasser, à ruminer mon ennui et ma tristesse. Incapable d’ouvrir la porte de l’appartement pour mettre le nez dehors. A quoi bon sortir ? A quoi bon n’importe quoi. J’avais été vraiment² dépressif et ne voulais plus jamais ça. Si François et Bernard se lançaient dans cette folie de préparation au concours, alors moi aussi ! Pas pour être interne, je ne savais pas exactement en quoi ça  consistait, je ne savait pas à quoi ça pouvait servir, vous pensez si je m’en fichais d’être interne. La seule chose que je voulais : garder mes amis. J’étais fichu …

Tout dans cette aventure me paraissait saugrenu :

L’idée de préparer un examen sans qu’on me fasse des cours que je pourrais apprendre me paraissait loufoque.

L’idée de ne pas avoir un programme précis à travailler était tellement abstraite que je n’envisageais pas comment m’y prendre.

Passer un concours ne m’évoquait rien, je voyais les concours des journaux de bandes dessinées, mais rien d’autre.

Travailler en plus des examens de la fac …. Travailler pour passer un examen dans deux ans…. Devoir s’intégrer à un groupe de travail, qui en plus s’appelait écurie…Non tout cela était vraiment n’importe quoi !

Et j’étais encore bien loin de la réalité.

Par paultouron - Publié dans : nijni
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Lundi 10 décembre 2007 1 10 /12 /Déc /2007 18:50

Entre le décalage horaire et tes activités professionnelles, j’ai l’impression de faire comme Jean Baptiste : clamare in desertum !

Le mieux est de ne pas répondre mais d’écrire ce que j’ai à dire et qui risque d’arriver comme un cheveux sur le pho (soupe vietnamienne) car ne se croisant avec un de tes messages et n’y correspondant pas , j’en demande par avance indulgence.

Je reviens de la gare où j’ai laissé maxime et me retrouve bien seul dans ma chambre d’hôtel double et spacieuse, j’en serais tenté d’allumer la tv (non j’déconne !).

Le trajet hotel-gare était en pleine heure de pointe. Il a fallu franchir un énorme carrefour, convergence de cinq boulevards de deux fois deux et trois voies, où s’activaient dans la plus grande fébrilité une dizaine de flics à moitié asphyxiés. Une fois dans la bonne direction, notre file n’avançait plus, bloquée qu’elle était par les gens venant en face qui empiétaient sur notre voie  la réduisant à presque rien. Il faut avoir été une fois dans sa vie, bloqué dans un tel embouteillage de deux roues, presque tous à moteur, au milieu desquels sont engluées de rares voitures comme des grumeaux dans une béchamel. Tous les moteurs tournent, mal réglés, dégageant une puanteur de gaz d’échappement mêlée d’essence mal brûlée. Dans un embouteillage occidental, quelques gougnafiers tentent de se faufiler, mais la majorité suit sa file en pestant. Ici, celui qui suivrait sa file un tant soit peu civiquement n’avancerait tout bonnement pas ! Il faut, sous peine de sur-place, se précipiter dans tout interstice laissé libre, à grands coups d’accélérateur, en enfumant le malheureux laissé derrière, moins rapide que soi. On a au début un peu honte, mais on finit par s’habituer à avancer sans tenir compte d’autrui. On se déculpabilise par la force des choses, sachant qu’on ne peut pas faire autrement… Ainsi naissent les salauds…

Ces milliers de Vietnamiens coincés et enfumés restent de marbre, sans un froncement de sourcil, encore moins une invective ou une vocifération. Ils se comportent comme des sauvages mais conservent une attitude parfaitement impassible d’anglais de bonne famille. 

Surgisse un piéton, même chargé d’enfant en bas âge, nul ne manifeste la moindre velléité de lui faciliter le passage, on va l’éviter, passer devant ou derrière à le toucher mais sans le heurter, cela ferait perdre du temps, mais sans non plus s’arrêter, simplement parce que ça ne se fait pas.

De tels embouteillages ne se voient qu’aux heures de pointe. Toute le reste de la journée, la circulation est fluide, mais le flux des mobylettes reste ininterrompu. A longueur de temps, de matinée et d’après-midi, par soleil, vents et mousson, Hanoi est parcouru en tous sens de mobylettes klaxonnant à tout va, sans agressivité, sans but précis, comme pour proclamer je suis là, c’est moi que v’là, je suis un homme après tout, je ne suis pas un éléphant … Et La Question que je me pose, et à laquelle personne ne répond est : « OU VONT CES GENS ? ».

 

Par paultouron
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Lundi 10 décembre 2007 1 10 /12 /Déc /2007 04:29

Je suis en train de devenir aussi bon que Richou en informatique : après avoir paramètré mon ordi (laborieusement) pour le réseau sans fil de l’hôtel, voilà que je le configure en un tournemain pour le wifi de l’hôpital !! Et heureusement puisque tu m’avais écrit.

Je suis pris par la fébrilité de l’atterrissage : décalage horaire, acclimatation au vacarme ambiant et à la pollution de l’air, prise de marques à l’hôpital…

Je crains les jours à venir où je n’aurais plus qu’à penser à ce qui me fait défaut.

Un minuscule lézard, peut être un gecko, de ceux qu’on fait tremper dans de la gnôle pour lui donner du goût, qui ne doit pas mesurer plus de deux centimètres en comptant sa longue queue, est venu mourir sur le montant de l’étagère au dessus de mon bureau. Il est resté collé là par je ne sais quel miracle, ses longs doigts bien écartés, le corps et la queue arqués en un cercle presque parfait. La pose est si théâtrale que j’ai dû m’en approcher pour me convaincre qu’il ne s’agissait pas d’un logo gravé sur cette barre métallique. On pourrait trouver ça macabre, mais la pose est si jolie et le lézard si bien conservé qu’on ne pense pas qu’il s’agit d’un animal mort mais plutôt d’une décoration hyperréaliste et incongrue. Je me garderai bien d’y toucher, il restera là comme l’ornement de ce séjour au Vietnam, jusqu’à ce qu’une femme de ménage zélée ou observatrice ne se décide à le décoller.

Ma première patiente est une employée de l’hôpital. Elle est toute gonflée par une allergie à un produit dépigmentant qu’elle a appliqué. Ses paupières sont oedématiées, obstruant complètement ses yeux déjà pas bien larges au naturel.

Les taches brunes sont l’obsession des vietnamiennes. Leur peau doit toujours être la plus blanche possible. Elles se baladent en général avec leur large chapeau conique traditionnel, un foulard sur le visage et des gants leur couvrant les bras jusqu’aux épaules. C’est grace à cette habitude de se protéger du soleil que nos traitements anti taches sont plus efficaces au Vietnam qu’en France, où les femmes n’ont pas intégré la protection solaire dans leurs habitudes quotidiennes.

Maxime est parti ce matin à la gare. Il vient de m’appeler. Nous lui avons acheté hier un téléphone portable qui me permettra de rester en contact avec lui-même s’il est à Saigon à plus de mille kilomètres d’ici. Il a pris un billet de train pour le centre et va voyager cette nuit. Il ne perd pas de temps ! Je pourrai donc cette nuit ronfler peinard sans craindre de le déranger …

J’attends les patients suivants, il va falloir téléphoner cet après midi à deux Françaises expatriées qui attendent impatiemment que je les silicone et les botoxe à mort. Il faut toujours « siliconer et botoxer à mort » sinon ça ne fait pas sérieux, même si on n’utilise plus de silicone et si on botoxe avec modération. Je m’aperçois que la correction orthographique de Word ne reconnaît pas le verbe « botoxer », voilà une grave lacune que je m’empresse de combler !

Par paultouron
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